DU DROIT ET DU DEVOIR D'ETRE LIBRE

De Paul Gonze
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Charlie Brown jouant à Mohamed.jpg
 
 Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie:
 Je suis né pour te connaître,
Pour te nommer:
Liberté !

 Paul Eluard
 

Vous êtes libre de lire ou ne pas lire ce billet d’humeur mais vous n’avez pas le droit de m’interdire d’en méditer l’esprit, de tenter de le traduire en mots, d’en discuter avec d’autres et, avec (ou sans) leur assentiment, de chercher à le publier pour vous prendre à parti, ici,maintenant.

     Vous vous doutez cependant déjà que ma liberté de penser, d’imaginer, de créer est un leurre. Pas plus que vous, je ne contrôle mes rêves et phantasmes ; comme beaucoup d’artistes, je suis surprise par les intuitions, souvent contradictoires, voire inconciliables qui traversent mon esprit ; je me prétends même plus devineresse quand je m’oublie, lorsque, possédée, je laisse émerger en ma conscience des métaphores de reliance cosmique, des archétypes m’outrepassant. Et plus encore que ces poètes qui disent ne pouvoir s’empêcher d’écrire, je ne peux m’arrêter de phantasmer. Oubliant un peu facilement que, contrairement à la moitié de la population du globe qui a faim, ne sait pas lire, ne rêve pas au chaud dans un lit douillet, je jouis, moi, du privilège de jouer avec les mots. Et que tout privilège implique un devoir…

     Ma liberté d’écrire est d’ailleurs tout aussi illusoire, conditionnée qu’elle est autant par mon éducation et mon milieu que par la logique, la syntaxe de ma langue, française avec accent belge. Et je suis la première à m’étonner des parallèles insoupçonnées aux croisements desquelles les collisions de certains mots peuvent me désaxer.

     Enfin ma liberté de communiquer est encore restreinte par votre capacité de compréhension, votre lassitude, votre empathie pour la couleur de ma peau, mon odeur, mon sexe...

     Reconnaître ma liberté d’expression implique donc, comme corollaire, d’admettre qu’il est dans ma nature humaine de douter, m’interroger, me reconnaître ignorante et imparfaite.

 

    La sainte Église condamnant à l’enfer ceux qui jouissent d’inavouables libidos luxurieuses, devrais-je être guillotinée parce que, certains soirs de déprime, j'ai envisagé de me débarrasser de mon bien-aimé? Ou tôlerez-vous que je tente d’apprivoiser, de raisonner mes pulsions plutôt que de les refouler au risque de basculer dans la folie, l’autisme, la barbarie?

     Exigeriez-vous, à l’instar de ces démagogues, avatars de Big Brother, de formater mon mental, téléguider mes caprices, me lobotomiser et, clouant sous cadre notre égalitaire fraternité, progressivement vous robotiser avec moi. En vertu de quels impératifs sécuritaires voudriez-vous me contraindre à marcher au pas entre des moutons de Panurge ? Comment m’empêcheriez-vous de me différentier, en pensées autant qu’en paroles politiquement incorrectes… questionnant l’enfermement des palestiniens et le génocide des tziganes, honorant des résistants comme héros exécutés par des nazis comme terroristes, m’affichant Aurore lesbienne athée de surcroît ou Charlie intellectuel bourgeois de gauche ou Coulibaly émeutier de cité modèle ***, ironisant sur la trop confortable dichotomie des humanoïdes en "nous-les-gentils" et "eux-les-méchants"… voire même en blasphémant la religion capitaliste et ses libéralisateurs?

     Puisque j'accorde à ceux-ci le plein droit de me critiquer, d’argumenter – avec tempérance et philosophie - sur mes errements, de s’essayer à me ramener dans leur droit chemin. Pour autant que ces derniers ne me réduisent pas au silence sur base de leur pensée unique et dans leur prison de trop-bien-pensants... Qu’ils ne se montrent pas bêtes et méchants.

 

     Ma revendication est donc qu’en parallèle avec celles de tous mes frères humains, soient reconnues mon irremplaçable individualité, ma difficile volonté de m’épanouir, ma laborieuse manière de m’exprimer. Et mon devoir libertaire, le devoir de tout citoyen est d’exiger une totale liberté d'expression. Liberté d’expression qui ne soit pas le monopole d’une presse achetée mais dont nous sommes tous, personnellement, les porte-paroles. Affirmant qu’elle s'exerce pleinement dans le passage à la limite, jusque dans la transgression… dans le rejet des périphrases anodines et des compromis consensuels.

     Car, pour tout(e) démocrate, la liberté d’expression n’est pas un passe-temps dont on jouit dans l’intimité, à genoux, en prière mais un droit qui s’affirme, se clame debout dans tous les musées, bibliothèques, cinémas, écoles et partout dans l’espace public, en mini-jupes ou en pantalon, avec ou sans voiles…

     Convaincus que l’indispensable ferment de l’évolution d’une civilisation est le questionnement de ses préjugés, la mise en évidence de ses failles, la dénonciation de sa corruption…; Que sans contestation vivifiante, sans alternatives culturelles, sans dynamique créative, notre savoir-vivre ensemble se sclérosera puis s’éteindra.

 

    Pour éviter cette apocalypse, chaque terrien(ne), excluant toute autocensure comme toute méchanceté gratuite ou mensongère bêtise, est appelé(e) à passer à l’acte, comme je le tente, pour autant qu’il et elle le fasse dans le respect de la vie, de la liberté et de l’autonomie de nos alter-ego, garants de notre propre humanisation.

     Mais…

     Mais qui sont ces alter-ego ? Dans le cadre d’une relation amoureuse ou familiale, la réponse perle du cœur. Mais, au niveau politique, appartiennent-ils à cette ploutocratie dictatoriale qui ne nous marchande d’autre idéal que de nous barre-coder en surconsommateurs passifs d’une audiomasse suicidaire… ou à une génération de jeunes et chaleureux utopistes à qui je veux léguer une planète moins grise, plus bleue… et donc à vous aussi, mes complices !

     La discussion est ouverte…

 

Texte d’Aurore d’Utopie

traduit de l’onirien en français par Paul Gonze

 

 * * * : La formule est choquante ! Serait-elle plus acceptable comme calcul machiavélique : « pour vaincre son adversaire il faut se mettre dans sa peau, sa tête »… voire même en l’aimant à la façon non violente de Gandhi qui rappelait qu’«on ne peut vaincre son adversaire que par l’amour et non par la haine».

 

PS: Ce texte a été publié dans le journal de la commune de Woluwe-Saint-Lambert, après la tuerie de "Charlie Hebdo". En bonne logique, il a été censuré, l'image de Charlie Brown déguisé en Mahomet ayant été pressentie comme blasphématoire aux yeux de ceux qui le vénèrent comme le seul et vrai porte-parole du seul vrai Dieu.

 

comme une envie de jouir d'autres petits tas de mots?