L'objet du sacrifice

De Paul Gonze
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 Extrait de L'espère luette            

                                           Les cerisiers, tournesols, soleils de Vincent
                                                                                          sont des Vincent
                                                          réincarnés en cerisiers, tournesols, soleils.

                                                                                         Léontine VAN DROOM

Nomade de l’aube, un pigeon noir et blanc a fait irruption dans mon atelier et, sans gène, picore le pain gris de mon déjeuner. Amusé par son manège, je ne remarque pas tout de suite le cylindre d’argent qu’il porte, bagué à sa patte. Sans manière, il se laisse prendre, alléger de son bagage puis, ayant achevé notre repas, se renvole vers sa compagne.
De mon côté, j’extirpe du tube un pétale de rose qui, déroulé, me révèle les pictogrammes entrelacés de Venus et Mars. Brodés de fils d’or ou plutôt, l’odeur de grande marée qui s’en exhale le confirme, de poils crollés de blonde mijaule : d’Elle qui m’informe ainsi de Sa visite pour la toute proche conjonction des planètes rouge et bleue.
Ayant pressenti que mon œuvre, Son portrait est quasi achevé ? Bien que cela ne fût pas donné? Mon sommeil sur la plage, mon sexe sous Sa couronne, avait été mon dernier sursis.
Revenu dans mon atelier, je ne vécus plus que du faux sommeil ou de la demi-vie des zombies, les paupières plombées par Son évanescence, les mains ankylosées par Son charme, le gland possédé par Sa grâce. Tous condamnés à travailler sans relâche Son image ! Cependant tous les croquis que ces fous de la Reine grattaient sur papier, les figurines qu’ils trituraient dans l'argile, les complaintes qu’ils griffaient contre guitare, les laissaient dans un état de croissante morosité. Cette rousse rose ne Se laissait pas laminer sous les axiomes de leur créativité, cloîtrer derrière leurs règles de perspective, tempérer par leurs aberrations chromatiques. Et tous se doutaient de toute l'inanité qu'il y avait à vouloir L'épier, par chance renifler Son arôme, une fois encore La frôler. Elle était l'horizon qui les cerclait, l'air qui les étouffait, les viandes et les fruits qui les affamaient. Dans la réalité comme dans le rêve, Elle esquivait d’un tour de main toutes leurs tentatives d'appropriation : Combat avec un ange où, plus pesants, ils se découvraient toujours en terre.
Arriva donc ce qui devait arriver, que leur déesse avait inscrit dans les astres et cacheté sous leurs épidermes : à la chute de l'hiver, coma cataleptique.
Qui durerait encore sans les onguents et lavements de ma lavandière, enveloppante sorcière qui me prit ainsi sous son plein contrôle et instilla patiemment ses envies au sein de mes délires. Au printemps, je repris conscience, détendu, serein. Une lumière cristalline enchantait la verrière de mon atelier. Deux tourterelles y roucoulaient le premier matin du monde. Dans la fraîcheur d’un courant d’air, je frissonnai aussi naïvement qu’un damoiseau.
Sans hésiter, je pris papiers, tissus, pigments… ils étaient les évidentes extensions de Son corps, me restituaient, limpide, le souvenir de Ses formes, couleurs, senteurs, s'alliaient naturellement à la poussière d'or et aux éclats de rubis, saphirs, émeraudes, perles et diamants de Son diadème martelé.
Je ne travaillais plus, je vivais mon œuvre, comme La Divine me vivait. Heures de veille et de sommeil se succédaient comme la crête et la berce des vagues.
Je ne rêvais plus ou je rêvais tout le temps puisque j'étais Son rêve. Un rêve où les battements d'ailes du pigeon voyageur, Son arrivée en amazone et à cru sur Sa jument safran, Ses sourires tamisés par les boucles de Sa longue chevelure blonde, Sa confrontation avec Son œuvre étaient depuis toujours consignés.   La pétarade d'une moto montant le raidillon, calant sous le cerisier en fleur. Des bruits de bottes, vifs, nerveux. Elle ? Déjà ! Enfin…
Qui enjambe le fourbis encombrant la base de mon château d’eau. En monte, alerte, l'escalier de bois musical. Pénètre au premier niveau de la cuve.
Et S'étonne, S'offusque que je ne sois pas là pour La saluer. Se penche au balcon dans la certitude de me voir qui accourt au travers de la clairière, revient, boursouflée d’impatience, jette un œil meurtrier sur les chromos, Pirelli caoutchoutiques et Modigliani romanteuses, qui tapissent ma piaule, Se venge en croquant la pauvre pomme qui prenait le soleil sur la table de cuisine, décide de monter encore un étage, de pénétrer dans mon atelier. S'arrête sur le seuil.
La Tyrannosaura Regina ! Sous Sa cuirasse de grand prédateur : coquilles de nacre polie sur Ses parties les plus érogènes, croûtes verdâtres et scoriacées carapaçonnant Son échine et l’extérieur de Ses pattes, plaques ivoirines imbriquées en crête osseuse casquant Son crâne, globules de plexiglas noir glaçant Ses yeux.
Le monstre hésite un court moment. A repéré la statue solaire, l’apollon ithyphallique qui rayonne au foyer de la pièce. En fait prudemment le tour, captivée par les déformations de Son image que lui renvoie la surface de métal poli. Glisse sa griffe sur le miroir doré du torse puis du ventre. Ne peut S’empêcher de la glisser plus bas pour soupeser son phallus, apparemment d’orichalque.
Moment propice pour L’enlacer, engager une main sous le bénitier de Saint-Pierre qui couvre Son sexe et murmurer :
-Que Ma Dame ne S'effraie point mais une puissante sorcière m'a interné dans ce robot et seul un baiser de Reine pourra m'en délivrer !
J'ai du La retenir par la taille, les piquants de Sa carapace poinçonnant, au travers du tissu métallisé, mon avant-bras car, et Sa main crispée sur ma verge l’atteste aussi, Elle a eu peur… mais je vois maintenant, à Son sourire, qu'Elle a compris le jeu. Sa dextre se détend tandis que la mienne se coule plus intimement au creux de Sa conque. Elle approche Ses babines de dragonne de ma bouche d'androïde, l'entrouvre, y darde une langue avide.
Un long instant, je la sucette puis me recule pour, zippant une douzaine de fermetures éclair, ôter le cocon de métal qui m'enserre. Sans me soucier de Son ébahissement, j’en retourne les bras et jambes, en inverse le torse, ressoude le tout et donne corps à la plus belle, à ma Diane au blondoiement de soleil liquide, velouté d'abricot à fente perlée de sucre, seins en promontoire d'où contempler l'autre côté du globe, yeux débordant d'essence inflammable de myosotis…
M'aperçoit que j'allais oublier l’essentiel, débourre la chaussette du pénis, l’injecte dans la poupée.
Nu comme un enfant de femme, je m’approche à nouveau de mon hôte et, enlaçant Ses genoux pour me conforter de Ses effluves, La supplie :
- Que Ma Reine excuse ce crime de lèse-majesté mais depuis cette soirée où je me suis uni puis trop vite, hélas, séparé d’Elle, je ne sais si je me suis perdu en Elle ou si c’est Elle qui Se repère en moi, si je ne suis que Son mirage où si c’est Son image qui m’éclaire, Son manque qui m’inspire, Son essence qui me donne substance…
Ne me laissant pour toute réponse que sa troublante fragrance, Elle Se dégage, contourne Son effigie : gamine se reconnaissant de l'autre côté du miroir, s'apprivoisant du bout des doigts, s’identifiant sous cette pellicule artistique.
Médusée de découvrir que toutes les teintes et nuances de cette Vénus résultent de la coalescence de millions de minuscules éclats de pierres précieuses dont les nuances se combinent pour, comme les nuages dans le ciel ou les crépis des vieux murs chaulés ou les ramages de papier à tapisser, se métamorphoser tour à tour en ocelot, ondine, orchidée …
Ainsi parcourt-Elle l’immense étendue et les multiples facettes de Son royaume en gravitant fiévreusement autour de Son alter ego.
Dans la plaine du dos, la route des Indes, les murailles poudroyantes de Samarkand, son marché grouillant et, entre les caravanes de chameaux chargés d'épices brûlantes, une esclave lascive dansant du ventre devant des marchands ventrus et véreux qui, soudain, féroces brigands, razzient la ville et se lancent à la conquête de l'Occident pour une œillade de leur pirate bien-aimée.
A l’évasé du nombril, dans une clairière verdoyante des hauts plateaux assommés par la torpeur des tropiques, gazelle se désaltérant de l'eau du ciel puis carnassier féroce déchirant ses viscères sanglants puis lionne feulant sous le ventre du roi des animaux.
Accrochée à la paroi neigeuse des seins, Walkyrie fouettant la tempête à coups d’éclairs puis déesse des neiges amollissant les pics rocailleux puis nymphe laiteuse rafraîchissant les vertes vallées de ses rosées.
Dans l’azur des yeux, sable de saphir pétillant sous la flamme du chalumeau, orques éclaboussés de soleil devançant l’écume, phénix au plumage de lumière couvant, pour après l’éternité, un couple de soleils noirs.
Se baissant, Elle Se perd enfin dans la résille d'or du pubis, S’ébahit dans le sillon ténébreux du sexe : gouffre où tourbillonnent les étoiles et leurs galaxies, les civilisations maudites et les peuples en prophéties, et toutes les fleurs et tous les fruits et toutes les graines de toutes les saisons passées et à venir.
Le visage hagard, Elle Se redresse, me regarde comme un bâtard identifie son géniteur :
- Cette chose est plus Moi que Je ne Me connais et pourtant elle est aussi toi et bizarrement encore une autre, inconnue qui Me ressemble mais se défile. Non, je sens qu’elle ose Me défier sous la pelure de ce golem. Une fille de lune noire veut M’y confondre. Je pressens une vertigineuse révolution des astres et de Mon royaume…
Sans un mot, je L’entraîne dans une valse autour de Son prodige, Lui tournant, nous tournant la tête. Ses angoisses s’envolent.
- Mais la preuve de la paternité, la signature de l’artiste ?
- Me prétendre le père de Celle dont je suis sorti ? M’approprier Celle dont j’ai été pénétré mieux que je ne L’ai imprégnée ? Mettre mon égotiste repère dans tel ou tel de Ses recoins alors que partout Elle m’a désaxé…. Vous me connaissez mal, Madame.
Elle câline mon visage entre Ses mains :
- Tu te trompes car J’ai partagé tes tourments… aux moments les plus imprévus de la journée mais surtout au plus bas de la nuit. Affolée de te sentir germant dans Mon vagin, racinant Mes entrailles, M’ombrageant de ton bruissant feuillage et t’étendant au-dedans et au-dehors jusqu'aux bouts de Mes doigts et aux confins de Mes terres. A toi qui es Moi, Moi qui suis toi ne peut accorder réparation ! Sans plus Se soucier de mon œuvre, de Son avatar qu’une déesse de ses idoles, Elle me bascule sur le dos. Se plante, jambes arquées, au zénith de mon rouvre. Fait claquer une à une les ferrures de Sa combinaison. Entre les écailles blessantes, Sa chair palpitante : à-pic du cou, embuscade de la gorge, fosse du nombril… puis une gueule rougeoyante, bardée de canines, occultant le ciel et qui crache le feu de Sa toison.
Atterré, je sens tous mes fluides qui refluent, bourrent de frénésie ma seule arme, la braquent vers le point faible de la dragonne. Qui s’en fout et, en moins d’une bouchée, a tout gobé : Job en son Léviathan.
Entame une digestive danse du ventre, bras relevés au-dessus de la tête pour que baille encore plus Sa plaie de rouge-gorge.
- Toutes les nuits, tu te dilatais en Moi, M’emplissais de ton absence, Me laissais geignante de vacuité. Coquille aussi creuse que ton enveloppe. A ton tour de supplier !
Et je La vois qui, sous Son armure de reptile, Se déhanche, contracte puis relâche Son plexus solaire, S'arque puis Se rabat, accélère les génuflexions, ramenant mon roide haletant au jour pour mieux l’engouffrer dans Ses tréfonds fuligineux.
- Défense de bouger. Défense de toucher. Les mains derrière la nuque. Par ordre de Ton fantôme.
Boa vicieux se jouant d'un tigrillon. Qui, dès que Sa proie va rendre l’âme, relâche la pression. Le temps de reprendre haleine. Puis l'entraîne à nouveau et plus vite et plus loin dans Son ondoyante bacchanale.
Le supplice a duré trop longtemps, Elle aussi est déroutée, ne sait plus si Elle veut faire de cet intrus la chair de Sa chair ou, au contraire, le vomir au fond du caniveau. Et tout Son corps tangue et houle, déchiré par ces inconciliables pulsions.
Nous en agonisons et, au moment où Elle enfourne une nouvelle fois ma verge et captive mon vit et aspire mes valseuses au plus contracté d’Elle-même, je m’irrémédiable, dieu!, en Elle.
- Enfin, Mon maître daigne, d’un trait, signer son œuvre !
Sous Ses seins libérés qui recourbent l’univers.   Mille et une années lumière plus tard, caïman prenant le soleil sur une langue de sable dans l’estuaire du Congo, Elle Se déroule contre ma poitrine et baisse les paupières. Fait semblant de dormir ? S’endort vraiment ?
Je dénoue mes mains de derrière mon cou, L’enveloppe de mes bras. Piquantes scarifications de Son dos. Je descends vers Ses reins et, patiemment, déboucle Sa combinaison, remontant le long de Sa colonne vertébrale jusqu’à Sa nuque. Déverrouille Son casque. Elle gémit d’aise. Fruit de la passion à la bogue fendue. Précautionneusement, je La décolle de Son épiderme ridé, dégage la rondeur d’une épaule, le poli d’un coude, l’affiné d’un poignet. Puis fait rouler l’amas de croûtes le long de Sa cuisse huileuse. Elle Se laisse faire, Se soulève légèrement pour faciliter le passage en épingle à cheveux du genou, me relaie du bout des doigts pour libérer Sa cheville du bout du monde. Une moitié de l’univers. M’encourage à persévérer en coulant les ondes paisibles de Ses cheveux au creux de mon cou, sans relever la tête. Et je recommence à gauche ce que j’ai réussi à droite et qui, en d’autres ères, aurait été assimilé au plus torturant des dépiautages.
Pas facile mais j’ai, nous avons réussi : mon pénis attendri repose toujours dans Son vagin et Elle, dans Sa peau de bébé, S’est assoupie entre mes bras. J'expédie au loin Sa dépouille qui atterrit sur le crâne de ma statue et me cache son visage. Souriant de la coïncidence, je ferme aussi les yeux.   La lumière bleutée de la lune a pris possession de mon atelier et mon sexe ragaillardi de Sa crypte. Ainsi rappelés du lagon de rêve où nous nagions de concert, nous nous ouvrons les yeux l’un dans l’autre.
- J’ai faim.
La bête à deux dos placidement se redresse, louvoie à quatre pattes sa descente vers la cuisine, saisit d’une main un litron de gros rouge, de l’autre une miche de pain brun, de la troisième une boule de fromage vert tandis que la dernière se tend pour programmer « Blues in the Moon ». Pas besoin de verre : cet hermaphrodite préfère boire à la régalade, goûtant du vin qui dégouline d'entre ses quatre lèvres au nœud de ses quatre cuisses.
La mise à feu de quelques bûches dans la cheminée s’avère plus laborieuse. Cependant, après maintes contorsions, le siamois peut se pourlécher les doigts, étirer ses griffes, contempler les entrechats des flammes ; Repu, arrondir une de ses bouches :
- Mieux qu’un festin de roi et aussi surprenant que ton œuvre, que Mon portrait, que Notre rejeton… Cependant où crois-tu que Je puisse l'exhiber ? Dans la Galerie de la Royauté où tes amis républicains, frisant la crise d'apoplexie, prétendront déchiffrer des appels à l’insurrection entre Mes orteils, aux creux de Mes lombes et aux tréfonds de Mon aristocratique trou du cul ? Au Palais des Sciences où de braves écoliers, sous l’œil averti de leur professeur d’éveil à la nature, devront explorer de leurs doigts tachés d'encre violette Mon pourpre calice ? Au « Musée de l’amour, pas la guerre » où des touristes aux yeux bridés et bedons emmaillotés s’impatienteront de voir leurs conjoints Me mitrailler au flash sous l’œil blasé des gardiens de musée ?
L'autre demi, sans cesser de se flatter la moitié joufflue des mamelons, se redresse, faisant doucement jouer l'os d'articulation :
- Pourquoi ne pas le celer à l’épicentre de Ton royaume, au plus haut de la tourelle de Ton palais, dans Ta garçonnière ? Personne n’y pénétrerait si ce n'est Ta nourrice qui Te connaît par cœur. Ainsi Ton double, bien qu'invisible, radioactiverait, mieux qu’une vierge noire ou qu'un fétiche Arumbaya, l'imaginaire de tous Tes sujets.
- Intéressant mais un tantinet trop conceptuel, mon cher plasticien. J’attends en effet de ton idole qu’elle réponde à l’attente de Mon peuple, à sa demande de Me voir, Me sentir plus à sa portée. Tout en renforçant le prestige de la couronne.

- Dans ce cas Tu pourrais, à chaque pleine lune, accueillir dans Ta chambrée un couple de fiancés désigné par la loterie royale. Et, cachée à l’intérieur de Ton image, épier le plaisir qu’ils auront à se découvrir en Te découvrant.
- Et Tu crois que le souvenir de leurs ébats aux pieds de leur Souveraine et à l’ombre de ton œuvre nourrira la rumeur publique, engendrant un mythe plus durable que l’airain des romains ou le roman d’un rêveur ?
- Je le crois, surtout s’il leur prend la fantaisie d’impliquer Ta poupée - et son anima - dans leurs exercices pratiques !

Pouffées de rire que l'hydre à deux têtes prolonge à loisir tant il est ravi par les interférences de ses contractions vaginales et phalliques au nœud de son corps.
- Tu recueilleras ainsi le suc vital, régénérateur des plus vigoureux de Tes sujets, de ceux qui n’auront pas hésité à s’immoler de petite mort dans Ton giron.
- Pour, ressuscitant d’entre Mes bras, chanter Mes louanges. Pimentées des aveux contradictoires de leur jalouse compagne. C’est, Je le crois, de bonne politique. Mais toi qui t’es tué pour donner corps à ce nouveau veau d’or, n’aspires-tu pas également à être sacré immortel par tes frères mortels ?
- Je n’aspire à rien de plus qu’à goûter de ces fugaces moments de plénitude que les bicornes en habits verts ne peuvent plus que décrire. A mourir et me réincarner dans Ma Divine quand et autant de fois qu’il Lui plaira.

Ce disant, la bête est prise de spasmes hémiplégiques :
- Je t’en prie. Ne Me fais pas perdre le fil de Ma pensée… pas tout de suite. Laisse-Moi encore un moment de répit. Que Je Me préoccupe de ta renommée artistique autant que toi de Mon prestige populaire. Laisse-Moi t’ordonner de Me croquer encore et encore au gré de tes inspirations. Te donner pour mission d’abuser de Ma royale personne de mille et une manières afin de composer la plus déroutante galerie de portraits de l’histoire. Te contraindre, puisque Mon Royaume avec Mes sujets n’est, à tes yeux, que l'amplificateur de Ma personne, à intervenir en pleine licence dans l’un et l’autre pour mieux Nous confondre.
Silence, long silence… que les soupirs des flammes et les chatteries des doigts mélassent :
- Comment oser… et pourquoi refuser ? Mais à une condition !
- Ma parole, tu parles toujours à la façon des reines !
- Ne suis-je pas dans la peau de leur quintessence ? Et celle-ci, avec Son projet de galerie des glaces, où est-Elle sinon dans la tête de Son artiste ?

L’écho de trois légers coups de reins.
- Qui pourrait, dans notre œuvre, dissocier les apports de la muse des propos du poète ? Qui voudrait encenser celle qui inspire moins que celui qui est médusé ? Ni Toi ni moi, obsédés que nous sommes de confondre beaux-arts et tendres émois, de jouer et jouir symphoniquement. Assimilant les affres de la création aux égarements de la passion. Sacrifiant toute volonté d’autonomie, toute obsession égotiste pour n’être plus «Toi et moi » mais cet Autre que ni Toi ni moi ne prétendons contrôler.
- Clone de cet extraterrestre que tu fertilises au creuset de Mes cuisses en même temps que Je lui donne le sein dans le berceau de tes bras !
- Et comme ces autres élucubrations de pierre, chair et rêve à qui nous donnerons le jour dans le clair-obscur de nos étreintes. Tu ne peux donc qu’accepter que ce soit l’androgyne que nous formons qui les signe, en revendique la paternité… et maternité. Officiellement donc, je Te demande de me décharger de toutes fonctions et de me renvoyer à ma bohème.
- Pour mieux ourdir nos méfaits dans la pénombre, officieusement, anonymement ?
- Pire, pour agir en pleine lumière, liberté et impunité sous le couvert d’un couple fictif, d’une paire d’initiales. Pourquoi pas R. & V. ? Créatures sélénites qui n’existeront que dans les registres falsifiés de la population, les dossiers trafiqués des Contributions et les communiqués de presse bidonnés.
- Mon valet abuse de Mes passe-droits de Reine mais puisque l’orgasme sexuel est, avec l’extase esthétique et le ravissement mystique, la plus insaisissable des hallucinations, Je ne vois pas ce que Je risque à compromettre tous les fonctionnaires et faussaires d’Onirie dans ce jeu de dupes.

Plus de paroles mais un chassé-croisé chaotique de coups de reins :
- Maintenant si Ma demi-portion croit qu’elle va Me masturber pour qu'elle se pâme devant Mon demi-génie, elle se fourre le doigt, le bleu, dans l’œil ailleurs que jusque dans Mon nombril.
Coup de queue dans le vide car ma mie S’est déboîtée, m’a désossé avec la vivacité d’une Veuve Clicquot jaillissant de son bouchon et, chatte dominante marquant Son territoire, me compisse dessus :
- Au peintre la tâche de vernir sa production, à son mécène le privilège de baptiser sa propriété !
Puis la salope de détaler vers l'escalier, le dévaler cinq à sept et s’évader à toutes jambes.
Etalé par Son fou rire dans le brûlant de Son urine, il me faut une minute pour me redresser et la voir, au fond de la clairière, qui sautille, flamme nue de feu follet, dans la lumière aqueuse de la Lune. Je m'élance à Sa poursuite mais ma matraque, alourdie de concupiscence, me bat les flancs à contretemps, déséquilibrant ma course. Enfant de chœur ayant porté le cierge pascal, j’essaie un moment de la tenir à deux mains. Hélas, on ne s’entraîne guère à courir dans les processions. Je ne peux donc que reprendre mon auto-flagellation qu’infecte Son ricanement lubrique. Elle S’est en effet rendue compte de mon imbécillité et virevolte autour de moi comme une phalène autour d’une lampe tempête. Enfin Lui vient la passade de changer de terrain de jeu, de m'entraîner dans la forêt profonde. Tournant autour de chaque arbre, la friponne croit que je n'ai aucune chance de L'attraper et - jouissant de me voir aussi puissant qu'impuissant - espère faire durer ce jeu jusqu'au lever du soleil. Mais c'est tout de suite et ici que je La veux, que je L’aurai : Conne qui oublie qu’un braconnier connaît les bois royaux bien mieux que leur royale propriétaire. Imperceptiblement, je L’oriente vers le grand chêne creux qui, au sommet de la colline, ne pourra que l’attirer. Là, je fais mine de La poursuivre puis, soudain, me glisse dans l’anfractuosité du tronc et y fais le mort.
Étonnée de ne plus me voir ni m'entendre, la sauvagine revient sur Ses pas, contourne prudemment le pied du rouvre monumental, passe devant sa fente. Je La happe par le poignet, L’attire dans mon antre, La plaque contre la paroi moussue du bicentenaire. Calme, soulevant Son menton dans la coupe de mes mains, je La force à contempler le trou de ciel ouvert par la foudre dans la cime du feuillu et fait de même dans la tiare de Son con. Exhalaisons suffocantes d’humus et de foutre; Regain de sève de terre en ciel ; Plainte de louve violoncellée à la tzigane ; Magie de sabbat qui ne peut que hâter la lune vers Son zénith.
Et la voilà, toute ronde qui cascade au fond de notre puits, bonde mon serpent d’étoiles de sa laitance, Lui crève la fontanelle et nous charrie, suffocants, de l’autre côté du trou blanc de Diane… jusqu’à ce que le feuillage d’argent niellé fredonne sous la brise et L'engourdisse, me suçant le doigt.   Me réveillant seul au creux de mon arbre, je m'aperçois que le ciel a pris la tendre rougeur de Son bas-ventre. Serait-Elle encore en Son satellite ?                                                    

 

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