L'apostat

De Paul Gonze
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Extrait de  l'espère luette



                                                                                     Il ne s'agit pas de peindre.
                                                                                      Il s'agit de rendre la peinture vivante
                                                                                                                           
Pierre BONNARD

Il n'y a pas ici, il n'y aura jamais nulle part de petit homme blanc courant dans son petit boîtier lumineux vert vers la liberté.
Ces catacombes chichement éclairées par de charbonneuses chandelles de suif sont au bout du bout du monde : aucune faille ne baille dans ces murailles de crânes même si leurs orbites, béant désormais et à jamais sur le néant, ont dû, l’un ou l’autre soir, s’extasier devant l’une ou l’autre fente.
Mieux vaut désespérer de ne rien trouver de plus en ce bas monde que dans les autres : une impression de vacuité à peine accentuée par le bruit amorti de mes pieds nus foulant une poussière antédiluvienne.

Non, un ermite ! En vraie bure de bon chanvre !
De toute évidence un saint homme dont les oraisons forcent une vapeur à monter des sables, se condenser en sainte icône, gagner de la substance sous les traits d’une madone pleine de grâces qu’éclairent en frissonnant des centaines de bougies votives.
Bien que de taille enfantine, elle porte un manteau impérial aux moirures d'azur, rehaussé de perles, émeraudes et rubis. Cependant, la somptuosité de sa cape n'est rien comparée à l’innocence de son minois, tendrement incliné, et à l’angélisme de son regard.
J’en serais, moi aussi, tombé à genoux si, jaillissant de diable sait où, deux guenons aux prunelles coquines et fourrures rouquines ne m'avaient bousculé pour s'attaquer au candidat à l'extase.
Et l'une de frotter ses mamelles et sa panse contre la poitrine du martyr avant d’écarter impudiquement les jambes pour, accrochée à sa barbichette, jouer de l'escarpolette et empaler en cadence sa vulve velue sur les mains jointes du cénobite.
Et l'autre de rabattre la capuche du saint homme pour plaquer ses cuisses duveteuses contre les parties dites érogènes de sa nuque et aguicher de baisers mordus le lobe de ses oreilles.
Puis les deux succubes de se glisser sous le froc monastique et, je le suspecte aux bosses qui le déforment, se disputer un balai de sorcière pour s’envoler vers leur sabbat.
Mais est-ce là un mortel ou une statue de sel pour rester aussi imperturbable ?
Enviant cette surhumaine capacité de détachement, je m'approche pour, stupéfaction, reconnaître Toine, mon vénérable professeur, l’illustrateur naïf des kermesses de village et veillées de chandeleur.
A me voir à ses côtés, il ne cille pas plus, me prenant sans doute pour quelque autre incarnation du Malin.
Par déférence, je me recule de quelques pas et me trouve assailli par les diablotinnes qui m’escomptent plus sensible à leurs entourloupes.
Ne me reste que la fuite à l’autre bout de la crypte. D’où les choses m’apparaissent sous un tout autre angle : avec le socle de l'idole transformé en soufflerie soulevant le manteau d’azur de la vierge et auréolant d’une doublure rouge de Chine câline la plus callipyge des Vénus hottentotes derrière qui phallocrate se soit jamais prosterné.
Toine lui-même se montre bougrement plus gaillard qui me lance un clin d’œil égrillard, retrousse sa robe et, plus cornu que le dieu Pan, saute sa Madonna pour l’entreprendre de cajoleries des plus licencieuses.
Toutes ragaillardies par la perspective - comme si cela s’avérait nécessaire ! - de donner à ces concubins plus de cœur à l’ouvrage, les deux ouistitis me délaissent aussitôt et vont jouer les cupidons de jeux diantrement plus savants que ceux auxquelles les neuf muses m’ont jusqu’à ce jour conviés.
Tout aussi enclin à me convertir à ce nouveau culte, j’attends mon tour de félicité, persuadé que mon vénérable maître ne va pas m’abandonner seul en purgatoire.
Hélas, au moment où mon Tony, estimant avoir idoinement échauffé sa pucelle, veut s’ascensionner au plus secret de son au-delà, la baudruche éclate, comme crevée par une épingle. Et voilà le bienheureux qui n’étreint plus qu’un parfum de femme en y projetant stupidement son vit d’un vigoureux coup de rein qui le fait basculer et mordre la cendrée.
S’assoyant sur son dos, les deux jeunes guenons semblent maintenant toutes assagies : De vieux singes philosophant sur l’abjecte conformité des appendices reproducteurs de leurs cousins, le répétitif soporifique de leur gymnastique copulatoire et, comble des combles, le dégoût tabou qu’ils professent pour les sécrétions et déjections naturelles de leurs semblables … sauf quand elles sont fromagées par l’élue de leur cœur. Preuves de dégénérescence congénitale renforcées, commentent ces théologiens, par l’autosuffisance des hominidés qui se persuadent mutuellement que leur physique, et plus particulièrement celui de leurs femelles, est l’essence par excellence des extases artistiques. Avec de noires narines trouant les faciès, de brunâtres bubons boursouflant les mamelles, des genoux, omoplates, coudes, chevilles distendant les épidermes et à peine quelques touffes de poils frisottés pour camoufler tout ça !
Me bouchant les oreilles, je jette un ultime regard sur mon compère qui a rajusté péniblement sa bure, est retombé à genoux : l’espoir, toujours l’espoir que, par l’assiduité de ses Ave, l’objet miraculeux de sa dévotion daigne faire sa réapparition !

L'abandonnant à Ses charlataneries, je me demande quel antéchrist pourrait m'éloigner de tous ces impénitents quêteurs de nirvâna, distillateurs d’aberrations, falsificateurs d'illusions...