Des remords pour Danaé

De Paul Gonze
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                                                                                                              N'ai-je pas la fontanelle aussi dentée
                                                                                                                                      que le vagin? *
                                                                                                                         Krépuscula Kochmarsky


Celle-ci, d'illusion, me les coupe: j’ai pris plus de soixante ans, un dos courbaturé, des guibolles qui tremblotent, des joues émaciées mais encore quelques beaux cheveux blancs et c’est dans une robe de douairière centenaire, noire de crasse, que je me traîne vers une blafarde sapinière de stalactites et stalagmites, grotte d’une incommensurable amplitude à la sonorité de mausolée. Dans sa nef, une mer rumine paresseusement ses vaguelettes d’écume jaunâtre sur une grève de gravier bourbeux.
Échoués là comme coquillages brisés, des amas de naufragés râlent et agonisent en se tenant les parties. Avec, louvoyant entre eux pour soulager leurs tourments, des vieilles filles qui versent entre les lèvres exsangues des rasades d’eau de vie, massent les membres moulus d’huile revigorante, lavent de pleurs attendris les orbites révulsées…
M’approchant en claudiquant de quelques épaves de l’effroyable naufrage, je constate que tous sont des mâles, qu’ils souffrent tous du même mal, sont tous émasculés… ou presque car ils ne serrent plus entre leurs mains bleuies qu’un trilili décati, pauvre osselet dont toute la moelle a été exprimée.
Remarquant l’intensité du sentiment de compassion qui m'anime, une secouriste s’approche de moi, sans doute pour me prévenir contre les causes de l’effarante épidémie.
Avant qu’elle ne dise mot, sans raison, fort bêtement, parce que j’en ai soupé de ces histoires d’outre-tombe, je souris à cette peau ridée. Et la vois si troublée par cette marque de sympathie aussi gratuite qu’absurde que, sans tergiverser, elle me saisit par la main et m’entraîne précipitamment vers une stalagmite monumentale.
Trop flapi que pour réagir, je la regarde dénouer sa longue tresse grise et la laisse me garrotter avec elle de part et d'autre de la colonnade de calcite dégoulinante. Si désabusé que je m’en fous d’encore me laisser piéger, convaincu que plus aucun divertissement ne pourra me ranimer, malgré les frissons que j'éprouve au contact de la pierre verglacée.

Alors que ma geôlière finit de m'immobiliser avec elle, l’air dans la grotte s’électrise, des étincelles crépitent à la surface des flots, les autres folles se redressent, les yeux hagards, déchirent leurs robes de veuves, secouent sans pitié les gisants, flagellent les avortons de leurs mamelles de louve puis soulèvent avec rage tous ces impuissants pour les emporter dans une sarabande si échevelée qu’une multitude de tourbillons s’ouvrent entre leurs jambes et à la surface de l'océan.

Et bientôt je ne sais plus si, autour de moi, ce sont des couples qui dansent ou des bourrasques d’air surchauffé et d’eau survoltée qui se poursuivent et se confondent pour croître, grossir et rapidement former au milieu du glauque Pacifique une tornade dont l’ululement m’attire irrésistiblement.
Me contorsionnant dans le manque de me perdre moi aussi dans ce maelström qui ne cesse de grandir, je ne peux que maudire la sotte qui m'a si étroitement entravé que je ne saurais - si je le pouvais! - même pas bander. Ni vérifier si ce qui m'entoure est une mer vénérienne ou une corolle épanouie de bras veloutés et de jambes polies sur lesquels des égarés roulent en pagaille et dérapent de plus en plus furieusement sans parvenir à se retenir plus d’un instant au récif d’une épaule, croupe ou cheville, le tout se révélant la plus insolite des machines à soupirs, comme si les verges ranimées de tous ces amants de passage étaient des aiguilles de gramophone sautillant dans les sillons d’un antique 78 tours.
L’issue est fatale, la trompe du calice de plus en plus proche, l’avaloir noir sans échappatoire : les uns après les autres, dans un râle angoissé de ravissement, basculent, ingurgités.
Pourtant, de partout autour de moi, continuent d’affluer amants de misère, galants en prière, moines austères, zoophiles débonnaires, grands-pères pervers, puceaux à leur mèmère… que le siphon rose et noir digère sans trêves ni renvois.
Car aucun jamais n’est assez puissant pour résister à la force centripète du vortex, jamais ils ne font assez foule que pour l’obstruer, jamais personne n’a la sagacité de se résigner à sa solitude.
Seul je reste, enchaîné à mon poteau de torture, accablé de n'avoir pu aussi passer cette porte qui doit, c'est incontestable, déboucher sur l’inaltérabilité des cieux et pleurniche contre le calcaire qui ruisselle. Condamné à ne pouvoir que plagier dans ma petite tête ce qu’il m’est interdit d’éprouver dans mes tripes.
Longtemps après, quand il n’y a plus ni homme ni bête ni démon à engouffrer à mille lieues à la ronde, l'aspirateur s’assagit, la flache retrouve sa quiétude, la marée régurgite ses fœtus édentés et leurs grasses nourrices, vieillards incontinents et squelettiques pleureuses.

Ma salvatrice me délie puis me confie que la candeur enfantine de mon sourire l'a convaincue qu'une autre destinée m'était promise en cet enfer que celle de chair à pâté dans la moulinette de l'instinct de reproduction. Qu'il me fallait sauvegarder mon énergie pour de plus insignes folies. Que sinon c'est avec jubilation qu'elle m'aurait, à l'instar de ses quarante-neuf sœurs aînées, princesses comme elle, sucé l’esprit aux tréfonds de la fontanelle.
Puis de m’inciter à prendre la fuite avant qu’une crise nouvelle ne la travaille…

Le vague à l'âme de son sourire au fur et à mesure que je m’éloigne d’elle, découvrant la perfection des canines de son râtelier.

Puis l'effroi, la panique, la débandade… et la halte au bout de la nuit, le cœur battant, le cœur battu par la conviction de mon interminable déréliction.
Pourquoi, mais pourquoi n'ai-je pu me noyer dans le trou noir des yeux pers de cette sorcière et échapper enfin à la spirale infernale du temps ?
Vers combien d'autres mirages dans l'abime sans rivages me faudra-t-il encore dériver ?
Quand se lèvera-t-il, le soleil qui comblera mon vœu de monacale stérilité ?


*: Selon certaines traditions kabalistiques, Lilith, la première compagne d'Adam, la rebelle qui refusait de lui être, dans la position du missionnaire, soumise, préférait copuler par la fontanelle pour atteindre la jouissance aux tréfonds de la faille séparant ses lobes cervicaux. YHWH la chassa du paradis pour la relèguer aux enfers où elle devint l'épouse de Lucifer, enfantant succubes et incubes .


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Extrait du conte éroticonirique (sans mise en pages roses) de "L'espère luette".