De Parc en Roseraie

De Paul Gonze
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Extrait de  l'espère luette




                                                                                                         La rose est un jardin où se cachent les arbres.

                                                                                                                                                                               Jali UD-DIN RUMI


L’estuaire marécageux du fleuve Rose. Sa luxuriante pourriture. Sa verdoyante décomposition. Au cœur de ce tapis de mousses, champignons et fougères gigantesques, un triangle de sept cents septante sept mille sept cents septante sept virgule sept verges de côté. Une construction pharaonique protégée par des digues de granit rouge qui n’émergent des eaux glauques et de leurs caïmans que d’un petit clitoris. Un jardin flottant au sol de latérite orangée qui se bombe en colline pour dominer l’immensité du delta. J’y ai fait transplanter tous les rosaciers et flamboyants du royaume, les plus jeunes à la périphérie, les plus vieux, de plus de douze belles de hauteur, au centre, accentuant ainsi l’effet de boursouflement de ce mont de Vénus de la déesse terre ! Dans un mois, les alizés s’inverseront, substituant aux feuillages jaunissants de cette pépinière d’exubérantes grappes de fleurs aux pétales diaphanes qui rougiront le ciel, neigeront en flocons incandescents et napperont le sol d’un manteau écarlate. … tout comme si le ciel, l’air et la terre s’embrassaient et se saignaient passionnément : œuvre au rouge visible même par nos semblables colonisant la lune. Et au giron de laquelle Elle ne pourra que Se manifester : En Reine de Saba, émergeant du Levant à califourchon sur le dos de Son éléphant blanc.

"- La Divine est fatiguée. Elle demande à être portée par Son bel albinos."

Je me baisse, glisse ma nuque sous Sa fourche, Lui empoigne les chevilles, La soulève de terre, L’emporte dans la jungle épanouie. Des okapis prune à zébrures abricot et andouillers de corail, un couguar zinzolin à gueule d’aurore, une bande de marsupilami cramoisis à queue de paon nacré, des métis de rouges-gorges et de rossignols, des couples de nounours et de dodos rose-bonbon, des essaims de lépidoptères aux ailes de coquelicots, toute une faune pour rêves roses hantent cette forêt vermeille. Et j’ai maintenant la récompense des innombrables nuits blanches passées dans des laboratoires aseptisés avec des généticiens tordus : les émerveillements et frayeurs d’une écolière que je reçois en partage quand Ses genoux se contractent autour de ma nuque et que Ses mains se crispent sur mes tempes.

Tous les jardins de rêve sont immenses et mon infante veut parcourir Son éden dans tous les sens, m’orientant en tirant sur les lobes de mes oreilles puis en tapotant mon crâne poli de brave bête domestique. J’ai, dans une autre vie, dû être Ganecha… ou Dumbo. J’incline légèrement, au rythme de cette promenade élégiaque, la tête à gauche et à droite tout en faisant rouler mes épaules. Mouvement cadencé qui ourle Ses grandes lèvres de part et d’autre de mes vertèbres cervicales. Causes donc effets : Ma trombe de plus en plus redressée. Et mon cornac de plus en plus enciellé qui, allongeant Ses fines jambes, enserre mon gland dans le goulot de Ses pieds cambrés et l’utilise comme gouvernail. Bâbord, tribord, pas de vent, humidité équatoriale, pénombre d’amarante, entêtant arôme de groseilles et de framboises écrasées. La sueur ruisselle de mon front, coule le long de ma nuque et se mêle au suc que secrète Sa vulve enflammée. Son tatouage déteint et des traînées rouges hachurent mon torse enfariné, se frangent de noir puis bariolent Ses mollets pour enfin multicoloriser ma tête de nœud. Nous approchons de la crête de la colline, découvrons, dans la rutilance du soleil, une vaste clairière : océan de pétales d’où émerge une ziggourat de serpentine verdâtre supportant le disque poli de l’azur ; temple immémorial qu’un réseau de lianes plus grosses que des membres de titans enserre, fissure et couvre d’orchidées sanguinolentes ; décor de plastoche pour film bollywoodien plus grandiloquent que Ses palais les plus rococo. Rose, d’un impérieux coup de reins, me précipite à l’assaut, m’élance en travers des flots fleuris qui m’écument les joyeuses … avec, au pied de la tour hexagonale, le naufrage - cri d’effroi - dans un piège à éléphants, piège à cons. Culbute dans les entrailles de la terre qu’amortit un filet élastique. Cabriole bénie car je distingue, clignotant, entre les fleurs qui voltigent puis nous recouvrent, à moins d’une langue de caméléon, le feu vert de Son pubis. Et soupçonne donc mon vermillon d’être à la verticale de Sa gorge. Court mais interminable moment de suspense au fond de notre fournil. Mais je La connais qui doit S’imaginer que ceci n’est qu’un des tours de passe-passe que j’ai dans mon sac. Qui, au jeu de mourir pour rire, va Se plaire à en jouir ; plus prompte à savourer les espiègleries de l’instant présent qu’à S’inquiéter des fatalités du futur ; qui donc, pinçant les lèvres, souffle siffle fraîchement sur mon olifant, si fraîchement que tout mon corps en résonne. Riposte : arrondissant la bouche, j’exhale une bouffée d’oxygène brûlant sur Son étoupe. Donc l’incendie qu’il ne faut pas espérer éteindre car l’autre pyromane a noué Ses deux jambes à mon cou et plaqué Ses petites lèvres contre les miennes. Me carbonisant aussi sec car Elle S’est imbibée d'alcool de vieux garçon en même temps qu’assaisonnée au pili-pili : Condamné donc à toujours plus m’embraser la langue en mâchouillant la petite gousse flamboyante qui se redresse dans son lit de salsepareille. Elle aussi, habituée aux plats arrache-gueule, n’a pas besoin d’un goûteur pour L’informer que ce n’est ni une trompe de fourmilier à l’aigre-doux, ni une queue de castor farcie aux mille parfums, ni une corne de rhinocéros blanc caramélisée mode tonkinoise qui est au menu. Et que c’est à même la marmite que Madame est servie : mijotant avec un autre oiseau sans tête dans une mayonnaise de pétales tomatée à la sueur d’amour, exsudant les mêmes frénésies carnassières et angoisses herbivores de dévorer et être dévoré. Et l’un des cannibales ne veut pas plus lâcher son os à moelle que l’autre vampire ne peut cesser de s’abreuver d’eau de vie. Hé… hô... mais quoi … voilà maintenant la chipie qui prétend Se repentir, joue à la petite fille modèle, ne connaît pas de vice, fait vertueusement la fine bouche, juste un zeste de gourmandise, hésite quand même, pas facile d’ignorer le bas-ventre qui salive et gémit et n’en peut presque plus et qui, soudain, craque : Gobe jusque contre Sa glotte gloutonne et presse encore et encore pour en aspirer, mmmh, toute la crème de sapote de Son bâton de chocolat noir de noir. De douleur de plaisir, je crienfonce, mord, avale et crie encore : castré de ma défense d’unicorne, foudroyé par Sa queue de scorpion.

Cri, long cri modulé du roi de la jungle … et de sa reine. Signal pour des macaques plus peinturluremplumés que des Peaux-rouges de cascader de la cime des arbres surplombant notre fosse, tirer les grappins noués en bordure du filet tapissant le fond de notre cavité, nous compacter l’un contre l’autre dans leur nasse et nous hisser lentement vers leurs mâchoires. Et la Royale tremblante de passer des spasmes de jouissances aux frissons d’angoisses ; la friande Aphrodite de Se cramper à l’idée d’être attendrie par des durs à cuire ; la Rose à chair de poule de blanchir dans l’incertitude d’être mangée bleue, rouge ou à point … Pauvre gibier exhibé au soleil, tourneboulé à bout de bras par la horde simiesque, chahuté par des organismes génétiquement modifiés et programmés pour jacasser d'abscons slogans du genre :

Toute Reine est folle, Qui oublie Qu'elle descend du Singe!

Clameurs terrifiantes, roulis tempétueux, méli-mélo déroutant : les collines s’inversent en vallées, le rouge vire au bleu, le nadir monte au zénith, les hommes sous les animaux, les bêtes anges de l’enfer … jusqu’à ce que tout se calme, détente, silence. Nous gisons déliés sur la pierre d’autel du très ancien ou très factice temple culminant au-dessus de la clairière, à l’épicentre du triangle bombé des rosaciers flamboyants, au pinacle de l’immense sylve équatoriale.

Je me redresse, contemple la peuplade des singes agenouillés autour de notre sanctuaire, de mes fidèles sujets qui ont si bien interprété la scène de la grande révolte. Cependant, à mes pieds, Rose frisonne toujours qui S’agrippe à mes chevilles, n’ose ouvrir les yeux, Se demande à quelle sauce Elle sera pourléchée. Je me baisse, La redresse pour, Son dos contre mon torse, La lover entre mes bras :

- Regarde ceux qui m’ont choisi pour seigneur et dont tu es désormais la Grande et Rouge Déesse Mère.

Je La sens qui S’offusque, puis éclate de rire. Je La regarde, interloqué, puis rigole tout autant : Quels beaux dieux nous devons faire avec nos gueules de démons ! Car, sur nos peaux blanche et noire encroûtées de pétales écrasés, le carmin de Son tatouage, le fluo de Sa laque, le cuivre de Sa chevelure se sont amalgamés aux coulures de mon enfarinade. Rire dionysiaque qui rehausse nos gargouilles de l’ivoire crème des dents, de la limace rosâtre des langues, de l’avaloir indigo des gorges.

- Est-ce donc une promotion, mon maître, pour une reine des hommes que d’être divinisée chez les bonobos ?

Et voici Rhada qui, se coulant collant contre Krishna, le branle doucement ; Je ne suis hélas pas dans mon avatar aux huit bras et ne peux que remplir mes paumes du globe d’un mamelon et du galbe d’une hanche. Gestes incompréhensibles, quasi-mystiques pour les bipèdes d’en bas qui ululent désespérément leur soif de démesure et d’eau de rose.

- Mais ce gros babouin à groin rougeâtre, n’est-ce pas Notre Grand Chambellâtre ? Et ce dolichocéphale au crâne orange et brillant là-bas, Notre jaunâtre Cric-Croc des Phynances ? Et ces cynocéphales plus près de nous, Mes intrépides garde-cuistres ? Et ici tout près, cette autre encore, dans la troupe des paresseux, l’étroite Latte Protocolaire qui s’est douchée au mercurochrome ?

- Mais que vas-Tu imaginer ? Tes fonctions ont pourtant du T’apprendre que rien ne ressemble plus à une bande de singes qu’une autre bande de singes. La preuve ? Celle-ci a aussi son impératrice, héritière d’Anumanh !

De la foule de nos adorateurs se détache une évidemment jeune et jolie gorille qui, les bras chargés de fleurs, gravit les gradins du temple. - Tu dois avoir raison même si celle-ci se déhanche avec autant de grâce que ta négresse dans son lavoir !

M’évitant d’épiloguer, l’autre femelle est là qui dépose son bouquet en offrande à nos pieds. Rose connaît, comme moi, ces fleurs : des capucines purpurines dont la cornue contient une goutte de suc mielleux aux violents effets aphrodisiaques et hallucinogènes. Je choisis les trois plus charnues, une pour La Divine, une pour Son émule que j’embrasse - merci - et une pour moi. Apparemment émue, la variante velue de mon épineuse redescend pour disséminer à larges brassées les fleurs de sa gerbe sur ses sujets qui se disputent cette manne céleste.

Le calme revient. Chacun, suivant mon exemple, porte sa fleur aux lèvres et, fermant les yeux, l’avale sans mordre ni mâcher. Patience dans le lit de fanes rouges quand les primates femelles se prosternent vers nous en relevant leurs croupes devant leurs mâles en dionysiaque érection. Patience sur la dalle de malachite où La Vénusienne se fige, face à l’occident, et repose Son menton dans la coupe de Ses mains, sphinge aux reins cambrés, aux fesses entrouvertes, à l’arrière-train saillant, et qui m’attend. Patience dans l’immensité du firmament où une plantureuse cumula-nimba, à croupetons sur la margelle de l’océan, attire vers ses replis mamelonnés l’astre solaire.

Éternité d’accalmie heureuse : Les fleurs se digèrent, leur miel se distillent dans nos veines, les physiques se frôlent sur la crête des songes, la lumière transpire d’azur, suinte dans la plaie vermillonne de la clairière, ruisselle le long des flancs de la pyramide, nous inonde d’horizon.

Soudain je plonge - le globe solaire basculant au fond de la faille nuageuse - mes clones avec leurs guenons dans des tourbillons de pétales et de flammes - le disque de l’azur en corolle de bras et jambes - feulement de lucifériens hirsutes au fond de la roseraie - mille feux perforant Son triangle de fourrure - l’anneau galactique aux tréfonds de Son con - jet de photons se jutant en fluide de jouissance - éboulement de lave dans la vulve du soleil - vagues ambrées ceinturant Ses soies d’écume liquoreuse - naine rouge forcissant l’orifice palpitant du ciel dans la mer - rayon vert au fond de Son calice de capucine - clameur indéfinie d’agonie en béatitude - l’horizon se boucle, tout s’ouvre et les dieux s’ensemencent dans la matrice de la nuit.

Nuit tropicale de lune noire. Ne sais plus ni qui ni où je suis. Ne sens pas plus les limites de mon phallus que celle de Son corps. Ses humeurs ayant dissous ma peau de balle, l’ayant incorporée aux parois de Son utérus. Donc du firmament. Encastrés, minéralisés l’un dans l’autre, nous ne sommes plus qu’un monolithe d’obsidienne d’avant la vie, d’avant la lumière, un totem hermaphrodite dressé en amont du temps et qui rêve les rêves nocturnes d’une foule immense emportée par un fleuve obscur vers l’obscur océan.

Bullant du néant, le plancton des étoiles bourgeonne la voûte céleste, des myriades de rouges luisants et de lucioles cyclamen chatoient les flamboyantes frondaisons, les parois du temple se nimbent d’iridescentes pourprées, un sexe protéiforme remue sa cendre qui brasille sous la brise de mer. Et La revoici escortée d’innombrables ouistitis se dispersant dans la forêt en feu pour m’y piéger; Et moi qui, jusqu’à l’aube, La poursuis avec mon escadron de macaques en rut ; Et nous tous qui attisons le bûcher du sabbat pour cristalliser la pierre philosophale alliant les mages aux sorcières, transmutant l’animal en divin, sublimant la mécanique copulative en extase cosmique.

Faudra bien redescendre un jour : Beaucoup trop bas, beaucoup trop près, beaucoup trop vite… Se refroidir sous une bruine matinale refermant les solfatares et obstruant les fontanelles. Se dégriser, complices de sombres nuées qui, à l’Orient, dans notre dos, ont déjà embûché le soleil. Se condamner à enterrer le Serpent d'étoiles, mon serpent de corail, ailleurs que dans Son buisson d’églantines. Se banaliser de normalité et en sourire : on entend déjà la horde des ministres et dignitaires de la cour, la meute des journalistes, le troupeau des badauds qui se querellent ; prêts pour l’inauguration officielle du premier parc d’aventures roses, de la plus grande réserve naturaliste du Royaume d’Onirie.


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