Aux sels d'argent ou à l'eau ?

De Paul Gonze
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Extrait de  L'espere luette  



                                                                                                                        Pour vos glacis et embus, il y a mieux,
                                                                                                                           beaucoup mieux que  le blanc d’œuf.

                                                                                                                                                       attribué à Pierre Molinier


Personne ne me reprochera de ne pas avoir prévenu La Divine des dangers de se faire cloner par une œuvre d’art, dédoubler, multiplier à l’infini.
Mais cette sotte souriait d’un air suffisant en me répétant qu’Elle n’était pas de ces primitives qui ont peur d’être « prises » en photo. Dédaignant de voir dans les duplicata de Sa personne des ombres excédentaires, difficiles à contrôler, toujours plus lourdes à traîner ; Ne suspectant pas qu’une image n’acquiert sa puissance d’envoûtement qu’en phagocytant son original.
Et donc, comme une gamine enjouée s’aventurant dans un labyrinthe de glaces sans se douter qu’elle va s’y perdre, s’y fragmenter, s’y décolorer, Elle me demandait insatiablement de nouveaux révélateurs de Sa beauté.

Je n’eus donc aucune peine à La persuader de faire pression sur Donald Ream, directeur de la plus prestigieuse galerie d’avant-garde de la capitale, la «Vide & Ronde», pour qu'il passe contrat avec, selon l'expression à la mode, "un couple de jeunes artistes émergents".
Bien que leur médium soit la photo et l'aquarelle, produits d’art mineur, peu prisés des collectionneurs, le marchand d’art accepta sur-le-champ. Il avait dû pressentir le pedigree du modèle et subodorer le caractère équivoque des images à accrocher à ses cimaises, et donc l'impact médiatique, lucratif du scandale qui les auréolerait. Rendu ainsi des plus affables, il accepta même que l’exposition occupent la totalité des trois niveaux de sa galerie.

Au rez-de-chaussée, vide et blanc, rien qu’une insaisissable fragrance de buisson d’églantine et de nasse de pêcheur, et la musique répétitive, confuse de marées ou de forges.

Dans la grande salle circulaire du premier étage, sous la verrière occultée, une série de sept photos grandeur nature, deux belles sur deux, en bichromie, tirage limitée à trente-cinq exemplaires plus une épreuve royale.
Ensemble monumental pour la réalisation duquel Sa Divinité m'avait retrouvé dans ma cuisine plus d’une douzaine de fois : tout ne coule pas toujours de source au premier jet, on l'a déjà vu.
Me laissant à mes préparatifs, vite, Rose S'y déshabillait puis courait, nue, jusqu'à mon labo : D’abricot qu’elle semblait, sous l’ampoule citron, Sa peau de rousse. Que je saupoudrais de traces de radium, baisers papillons, aux endroits idoines c’est à dire :
Cliché 01: Malléoles de Ses genoux, cubitus de Ses coudes, fossettes de Ses lombes et bossettes de Ses seins ; posture dite de la belle-mère.
Cliché 02: Serpent des apophyses de Sa colonne vertébrale ; posture dite du pylône de haute tension.
Cliché 03: Lignes pointillées reliant le nombril aux ongles des pouces et gros orteils ; posture dite du grand X mal barré.
Cliché 04: Six demi ovales régies par le nombre d'or, dans les plis sous menton, sous gorge, sous abdomen et sous fesse ; posture dite des assisses de la royauté.
Cliché 05: Arcades sourcilières, pointe du menton, bordures des salières, poignées d’amour et proéminence pubienne ; posture dite de la panthère à l’affût, croupe surélevée.
Cliché 06: Quatre canines et quatre angles de l'os iliaque ; posture dite du tigrillon.
Cliché 07: Pris dans la cellule d’apesanteur du Centre de Recherches Lunaires ; Mixture des précédents et de toutes Ses taches de rousseur ; Rappelant la prise avec pose horaire du ciel étoilé tournant autour de l’étoile polaire plus bleutée.

Ainsi fardée, Elle allait - connaissant la chanson - S’étendre, m’attendre au beau milieu d'un grand matelas monté sur plateau tournant et drapé de noir.
De mon côté, je réglais l’ouverture de mon engin soit monté sur pied (clichés 02, 04 et 05), soit suspendu au plafond (clichés 01, 03 et 06), y chargeais une plaque sensible capable d’enregistrer le déplacement de très faibles sources de radioactivité, programmais le temps d’exposition tout en expliquant la posture du jour.
Puis tout basculait, du jaune au rouge : Et à chaque fois, de voir ma mirabelle virer à la prune, les pupilles dilatées par l’obscurité et l’appétence, je flashais, pire qu’un réflexe pavlovien.
Alors, routine autant que rituel, nous orbitions l’un vers l’autre. La lumière sanguine, visqueuse qui nous baignait, ralentissait nos gestes, nous permettant de mieux accorder nos rythmes, les synchroniser, les amplifier… jusqu’au moment du court-jus.
Où bibi se figeais dans Son puits de lumière noire pour y jaillir en fontaine blanche. " Fiat Lux " qui, de l'autre côté de la lentille, irradiait une soupe nébuleuse - brume de nos squelettes - d’étoiles naissantes que révolutionnaient en arabesques fuyantes, ondulantes ou zigzagantes les spasmes de ma Belle autour du filigrane bleu phosphorescent de mon majeur. Puis, progressivement, tout s’apaisait, s’estompait, s’évanouissait et nous dissolvait dans l'insondable de la chambre noire.
Le rideau de l’obturateur tombait. La lampe jaune nous rendait nos ombres.
Ne restait aux bains d’acide qu'à fixer les extensions spatio-temporelles du jouir royal. A partir de négatifs inversant les blancs et noirs.

L’ensemble de ces sept mises au carré a pour pendant un anneau de trente-six aquarelles.
Suspendues dans la cave, entre des murs de briques martelées et sous un plafond à voussettes, ces miniatures tournent lentement autour de la flamme confidentielle d’une lampe à huile. Chacune minutieusement délavée sur une peau de cochon tannée et tendue à l’aide de boyaux de chats tressés sur un collier en nerfs de bœuf.
De prime abord, d'abstruses dégoulinades où des plages aux contours mous diluent leurs rosés diaphanes et noirs d’ivoire opaques avec, de ci de là, des nuées bleuissantes ou blondoyantes.
Lassantes abstractions donc sauf pour des distraits oisifs ou amoureux nostalgiques qui y retrouvent la langueur des plus moelleux assoupissements, des plus entremêlantes étreintes.
Si d’aucun, d’aventure, y consacrait plus de temps, il réaliserait cependant que ce sont des dessins hyperréalistes reproduisant ce que tout(e) amant(e) perçoit de son partenaire quand il ou elle berce son front entre deux cuisses, exalte ses narines au creux d’une aisselle ou tête une gorge.
Myopie de l’amour !
Le dernier dessin est révélateur qui métamorphose la face de l'autre en un vaporeux cyclope à l’œil céruléen.
Le premier aussi, somptueuse faille de boue, d'or et de sang, lancéolée d’une simple verticale azurée.

Le soir du vernissage, la jubilation affectée du Grand Inquisiteur et du Ding-Dong des Phynances qui, ne voulant pas montrer qu’ils n’y voyaient que du feu, décidèrent d’en faire deux séries complémentaires de timbres-poste.
Et le rire de Celle qui ne se doutait pas que c'était bien plus que la peau d'un serpent qui mue qui se vendrait avec leur colle.

D’autant qu’avec le temps, les choses s'avérèrent encore plus vicieuses : les supports mal rincés, rongés par l'acide, tombèrent en poussière.
Apostille philosophique par laquelle R. & V. taquinaient les spéculateurs en leur rappelant que pas plus une œuvre d'art qu'une image de reine ne peut s'éterniser en monopolisations égoïstes.

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                                                                                                                                              extrait de "&"