Les dix commandements du parfait animateur culturel

De Paul Gonze
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Prélude: Mais qu'est ce que cette bafouille vient foutre ici, qui fut écrite, in illo tempore, lorque l'anartiste papowète jouait à l'électron libre dans le Centre culturel Wolubilis où il avait été chargé de rédiger le contrat programme de la dite association sans but lucratif

 
Une Mise en Garde suivie de trois Salves d’Autocritiques

(réflexions sur les utopiques autocritiques des centres culturels)



                                                                                                                                                     L’art, c’est la cerise sur le gâteau de la culture:

                                                                                                                                                                              Pas pour ceux qui ne mangent pas de gâteau, ni d’ailleurs de pain sec.



Mise en Garde préalable à toute tentative d'Auto-Évaluation.


L‘auto-évaluation est un exercice aussi pieux que périlleux. Si elle prétend être honnête, elle ne devrait pas être troublée par la composition du tribunal et les intentions avouées ou secrètes de ses membres. Même si cette confession laïque a toutes les chances d’être comprise de manière contradictoire par chaque juge. Dans cette clairvoyance, il n’est pas oisif de rappeler quelques vérités de base, lapalissades qui sont trop souvent et facilement occultées. Elles sont ici résumées sous la forme d’une table des lois. Tout directeur (et collaborateur) de centres culturels en respecte, inconsciemment ou impudemment, les commandements. Ce devrait être aussi "le catéchisme" de tous ceux qui s’assoiront autour de cette table, délégués d’associations sœurs, officiels des instances subsidiantes, représentants de la commune ou des ministères. Affaires de famille ! Comment une faute avouée pourrait-elle ne pas y être pardonnée ? En reconnaissant que toute responsabilité se doit, par essence, d’être collectivisée puis évaporée en auréole de bonnes intentions. C’est ce qui rend cet exercice de haute voltige, aussi utile que nécessaire, dans une optique aussi surréaliste que maoïste! Car qu’est ce qui différence "l’auto-évaluation" de "l’autocritique" si ce n’est le bon usage culturel de l’euphémisme et du néologisme.


                                                                                                  TABLE DES LOIS

 

1 : Tu croiras en la Culture pour tous

La finalité des Centres Culturels, leur objectif principal, est "de promouvoir la participation active du plus grand nombre à des projets culturels avec une attention particulière aux personnes les plus défavorisées." Si personne ne conteste la pureté de l’intention, on est cependant en droit de s’interroger sur son côté paradoxal, sur sa pertinence dans la société actuelle et dans le commerce au jour le jour des humains. Se demander si, comme toutes les utopies, la culture de masse n’est pas promesse de goulag… Précise-t-on quels défavorisés devraient être privilégiés ? Les handicapés mentaux, les personnes âgées, les incarcérés ? Les intoxiqués de l’audimat vidant les têtes pour les remplir de pubs ? Les obèses dépressifs en manque de tendresse ? Ou ce tiers de la population mondiale, ces milliards d’analphabètes sous-alimentés et leurs ambassadeurs, ces rares candidats à l’immigration? Ou mieux : les citoyens belges économiquement faibles ? Inutile de se voiler la face ! La majorité de ces assistés n’ont ni l’éducation, ni les moyens, ni les loisirs pour se soucier d’autre chose que du contenu de leur assiette, du paiement du loyer et du médecin, de la scolarisation des enfants. S’ils ont une attente artistique, elle est d’oublier les huissiers, de technicoloriser leurs horizons bouchés, de recevoir « du pain » et jouir «de jeux »… Plus radicalement, il faut rappeler que l’appétence pour la culture, même parmi "les cols blancs", est limitée et que l’impact d’une quelconque initiative culturelle, en particulier quand elle est étiquetée "contemporaine", n’affectera jamais "le plus grand nombre". Alors quand elle se déroule dans une maison de la culture de banlieue plutôt que dans un des temples artistiques de Paris, Londres ou Berlin ... ! Là aussi d’ailleurs, on fantasme sur la démocratisation culturelle et la sublimation des masses en élites cultivées tout en honorant les experts. Pour le plus grand profit des industries culturelles et de leurs actionnaires! Mais chûûût ! Il est à craindre que d’aucuns n’y trouvent le prétexte pour effectuer des coupes sombres dans les taillis clairsemés de la culture pour tous. Pas question dans ces conditions de déchirer sa soutane de missionnaire socioculturel.

 

2 : Tu béniras tes bienfaiteurs

Aucun centre culturel ne peut fixer ses objectifs ni élaborer son programme d’activités sans tenir compte des objectifs des instances qui le subventionnent et, plus concrètement, des intentions de leurs représentants au sein de son conseil d’administration. Personne n’osera reprocher à ces derniers de défendre d’abord leurs intérêts, même si ou surtout si ceux-ci sont en contradiction avec la politique poursuivie par leurs collègues et concurrents. Personne ne pourra, dès lors, sermonner celui qu’ils ont désigné comme directeur pour l’incohérence de certaines initiatives ni la récurrence de certains gaspillages. Personne non plus ne croira qu’il pourrait faire approuver son auto-critique par le dit conseil d’administration.


3 : Tu porteras ta croix avec ta couronne

Au sommet de toute institution, il faut un chef chargé de choisir et donc de renoncer, assumant ainsi les responsabilités que lui ont déléguées ses administrateurs. C’est lui qui représente l’institution, en image le profil, en oriente la destinée. S’il est sage, les décisions qu’il prendra seront pondérées par les suggestions antithétiques de ses collaborateurs et subalternes. Mais s’il en tient trop compte, il passera pour indécis et pusillanime. Pour ne pas fragiliser son autorité, entacher sa légitimité, il évitera de remettre radicalement en question ses décisions antérieures ou de trop relativiser le bien-fondé de ses desseins… de reconnaître une erreur ? La seule autocritique qu’il envisagera est celle auquel il se soumettra en interne : subjectivement, en son for intérieur, face à son miroir. Epreuve solitaire dont il ne faut pas minimiser les effets psychologiques : autosatisfaction mégalomaniaque ou déprime àquoibontiste.

 

4 : Tu prieras tes subalternes de ne pas scier l’arbre dans lequel tu l’es a, autour de toi, assis

Un employé zélé, préoccupé par la stabilité de son emploi, le niveau de sa pension, la bonne ambiance de travail… peut suggérer des alternatives aux intentions de sa direction mais s’abstiendra de critiquer ouvertement les décisions prises. Il évitera même d’exprimer ses divergences d’opinions à l’extérieur. Il s’abstiendra donc de s’impliquer dans toute opération d’autocritique attendue de ses supérieurs. Prudence ! Ici comme partout, le silence est un aveu.

 

5 : Tu maintiendras le volume de l’emploi

On reproche au secteur privé de concentrer, fussionner, dégraisser sous prétexte d’efficience, de rentabilité, de survie de l’entreprise… Dans le secteur culturel, on décentralise, on essaime, on diversifie en invoquant la proximité avec le citoyen et les mandataires publics, la baisse du taux de chômage, la circulation de l’argent… Cette volonté de diffusion est accentuée par la conviction qu’un centre culturel n’a d’importance, de rayonnement que proportionnellement à sa masse salariale, au nombre de ses employés, travailleurs, collaborateurs, stagiaires… Dans cette optique, jamais aucun ne prétendra ne pas avoir besoin de têtes et de bras supplémentaires. Et donc n’hésitera pas à multiplier des initiatives occupationnelles plutôt qu’à questionner, en interne, leur finalité. Recommander, pour des raisons d’économie et d’efficience, la mise en liaison de Centres d’Expression et de Créativité avec des lieux d’exposition et des maisons de jeunes ou de retraités passerait pour une tentative de mise à la retraite anticipée d’autrui ou de soi. Ou d’expansionnisme dictatorial. Elle se situe naturellement en dehors de toute prétention d’autocritique.

 

6 : Tu sublimeras l’art et ne parleras pas d’argent

Dans le secteur privé, une initiative se justifie objectivement si sa rentabilité à court, moyen et long terme s’avère supérieure à l’ensemble des investissements envisagés. Dans le secteur culturel et en particulier pour les associations sans but (lucratif), ni les sources de financement (fonds propres, subventions communales ou ministérielles, interventions de sponsors, aides en nature…) ni les coûts (personnel, achat de matériel, location d’espaces, assurances, frais généraux, éclairage, chauffage, gardiennage…) ni les éventuelles rentrées ne sont détaillées voire communiquées au grand public. On ne discute pas d’argent quand on discourt de culture. Cette pudeur se fonde sur le mythe que la nature de la culture est éminemment subjective, qu’elle est la parure évanescente de l’âme. Que, tout comme une goutte dans la mer est capable d’en réduire la salinité, l’émotion gratuite éprouvée par un seul individu pourra, un grand soir, faire buller le consumérisme d’une société. Quel poids accorder dès lors à la plus épurée des autocritiques ? Quels indicateurs y chercher à partir desquels extrapoler une grille de financement pour les centres culturels ? Qui ne sait qu’un budget prévisionnel avec demande de subventions doit être gonflé puisqu’il sera, plus haut, raboté ? Qu’un bilan doit être équilibré ou, mieux, légèrement déficitaire ? Puisqu’un joli boni signalerait de trop généreuses subventions, un vilain mali une gestion trop aventureuse. Dans ce domaine, il faut aussi savoir croire, les yeux fermés, au nombre d’or et à sa nébuleuse harmonie… Au pire, on invoquera la calamité des temps de crise chronique, cette peau de chagrin qu’est le budget alloué à la culture et en particulier aux arts plastiques: si mitée que le coût d’une gestion rigoureuse paraisse à quiconque prohibitif ?

 

7 : Tu respecteras la tradition

Tout centre culturel a un héritage et une tradition qui ne peuvent, du jour au lendemain, ni même d’un contrat-programme à l’autre, être remis en question, voire renouvelés. S’inscrire dans une continuité, consolider les acquis, prolonger les expériences… sont des motivations qui ne prédisposent pas au radicalisme révolutionnaire ni à ce qui en est le prélude, la réflexion autocritique. Fuite en avant… Pourquoi d’ailleurs vouloir changer ce qui, depuis des années, tourne si bien en rond? Ou ressemble à une routine parfaitement huilée ?

 

8 : Tu seras médiateur de tes médiations

Pour être irremplaçable (et donc au-dessus de toute critique), il faut se rendre indispensable : prouver à quel point toute initiative, par son originalité, est propre à faire évoluer la société, changer le monde ! Un bon commissaire d’exposition ou son agent de liaison devra donc médiatiser chacun de ses projets auprès des instances subsidiantes en leur rappelant que la politique, "l’art de gérer la cité", est par essence culturelle. Il devra aussi le faire entre les publics qui s’y entendent si peu en art contemporain et les artistes qui parlent si mal de leur travail. Délicat travail de rhétorique littéraire. Mais malheureusement insuffisant. Pour justifier, après coup, telle ou telle manifestation, éphémère, il devra encore en soutenir les compte-rendus par la magie des chiffres et l’esthétique des tableaux statistiques. Grâce à la sociologie plus qu’au ciel et mieux que dans le secteur des finances, ils peuvent être arrondis. En cajolant les publics captifs, les écoles, les associations de seniors… En confondant l’affluence du vernissage avec la désertion des jours de semaine… En incluant les performeurs avec les spectateurs… En jouant au médiateur sensible plus préoccupé de la brebis égarée que du gros du troupeau… et pourquoi pas, dans la logique de l’art contemporain, en se posant comme autocritique. En méditant enfin sur cette citation d’Yves Michaud, extraite de "L’Art à l’Etat Gazeux": "Que le centre d’art contemporain soit sans visiteurs est la dernière manière d’affirmer son caractère sacré et initiatique. Cela mérite bien une subvention."

 

9 : Tu courtiseras les médias

Un centre culturel dont on ne parle pas dans les journaux, à la radio, à la télévision… n’existe pas. Tout comme un rapport d’activités sans revue de presse. Avant donc de se préoccuper de l’impact d’une initiative sur le plus grand nombre et notamment les plus défavorisés ou illettrés, il est primordial de consacrer d’importantes ressources en personnel, en temps et en argent au «Qu’en dira-t-on?» et à leurs porte-paroles. Vu sous cet angle, un exercice d’autocritique prend la dimension hyperbolique plus que mensongère d’un témoignage publicitaire.

 

10 : Tu t'auréoleras d'un pôle d’excellence

Tout centre culturel est invité à se fixer un pôle d’excellence en fonction duquel il orientera ses projets. Ce qui n’est pas facilement compatible avec l’ensemble des missions – plus ou moins indéfinies - d’éducation permanente, de soutien aux arts du spectacle, de développement communautaire… qu’il doit assumer parallèlement. Mais, tout étant dans tout, il n’est pas impossible de montrer que le nord est accessible depuis n’importe quel point de l’équateur, Procéder, à pareille échelle, à un exercice d’autocritique, se demander si et comment on a atteint la cible, quand il y a trop de cibles, qu’on ne dispose que de peu de flèches et d’un pistolet d’alarme, que les juges regardent ailleurs… est une invitation à se tirer une balle en caoutchouc dans le pied. Tirez les premiers, messieurs les commissaires !

 
FEU ?

On devrait en conclure qu’une autocritique rédigée dans le respect de ces dix commandements ne peut être qu’un exercice littéraire sans réelle portée, une déclaration de bonnes intentions, un tir à blanc sur un mort vivant. Pour cette raison, Wolu-Culture a jugé plus opportun de renoncer à produire directement son autocritique mais s’en est déchargé sur un de ses employés, Paul Gonze. L’indépendance de ce dernier est garantie par le fait que, bénéficiant du statut Maribel, il n’est que partiellement rémunéré par Wolu-Culture, qu’il a été engagé comme "animateur culturel" et qu’il se définit comme "anartiste". Sa relative expertise se fonde sur le travail mi-temps qu’il a presté pour Wolu-Culture au cours des trois dernières années mais aussi sur sa collaboration préalable en tant que personne ressource externe à diverses activités, notamment à la rédaction du contrat-programme 2003-2007 et au montage de l’exposition « 100 artistes pour les 100 ans des droits de l’homme » ; Ce franc-tireur assume donc la pleine irresponsabilité du présent document. Celui-ci, mi-interne, mi-externe, n’a d’ailleurs ni les fondements, ni la cohérence d’un "Audit". Tout au plus doit-il être appréhendé comme boite à suggestions, base de réflexions et analyse prospective. Pour en relativiser l’impact, il sera de toute façon commenté, amendé, corrigé en conclusion par la directrice.



Post-scriptum : C’était pour rire !


 

 

                                                                      D'autres petits tas de gros mots?